La boulimie d’écrire… et de publier
Jean-Pierre Ghys est né à Tournai, en 1964.
Il est resté profondément marqué par sa rencontre à l’âge de 10 ans
avec le fondateur d’Unimuse Robert Lucien Geeraert.
Encouragé par l’enthousiasme du poète à l’égard de ses débuts de voyageur de l’Imaginaire,
gagné par le charme inégalé de la chose écrite, il cultivera désormais le virus de “l’écriveur”:
Avant tout, les mots sont une matière essentiellement porteuse de rêves.
Un parcours scolaire “classique” en gréco-latines,
un passage par la case thérapeutique (Ergothérapie)
et un diplôme d’enseignant (religieusement rangé) lui ont laissé la voie libre à l’exploration du travail manuel (soudure, ferronnerie, haubergerie)
ou bureautique (PAO, trucages de photos numériques, initiateur à la magie des PC’s).
Matières préférées:
Les mots, les images, le tissu, le fer, le bois, le polystyrène extrudé.
Sports préférés:
Le combat médiéval à l’épée et le tir au longbow (arc anglais), le jeu de rôles grandeur nature
Hobbys :
La création d’événements à caractère médiéval et toutes les performances qui s’y rapportent,
Faire « tourner » CRAC asbl (Contacts-Régies-Animations-Créations)
Auteurs préférés:
Djian, Pratchett (traduit), Amélie Nothomb, Ysabelle Lacamp,
R. Brautigan (traduit), Barjavel, Les livres et BD’s traitant du Moyen-âge et…
les biographies de stars de la chanson des 60’s à nos jours…
Déjà paru
Dernières Nouvelles des Vampires: Cycle Premier (Editions Chloé Des Lys 2004)
À paraître en 2005…
L’Esthétique du Désastre : Essai auto-biographique chez Chloé des Lys
Alphabet Assassin : 26 femmes « tuées », nouvelles, à paraître fin 2005
… et plus tard
Contes & Chants d’Ishar (Recueil médiéval fantastique illustré par Joo Hee Pieront 50 pages écrites)
Peau d’Ange (Roman humoristique médiéval-fantastique 100 pages écrites)
Dernières Nouvelles des Vampires: Cycle Médian (60 pages écrites)
Dernières Nouvelles des Vampires: Cycle Prophétique (la fin ? allez savoir)
Revanches (26 hommes « tués », au moins… nouvelles fantastico-policières non policées)
Derniers projets en cours
Une campagne de promotion « belge écriture, plus qu’une aventure »
Le livre est un luxe terrible
Des livres ?
Bien sûr j'en achète... aux puces même parfois, pour les plus épais...
Avec quelques dizaines d'euros par mois pour "les loisirs", le livre est un luxe terrible. Mais j'ai des coups de coeur. Ceux qui me font rire, comme Terry Pratchett, ceux qui me touchent, comme certains Djian, ceux qui me font passer des nuits blanches comme Harry Potter ou les biographies de musiciens rock contemporains. Et quelques perles comme Jean D'Ormesson.
Convenus, mes goûts ?
Non, sincères. J'aime avoir le souffle coupé par le rythme des pages. Je l'ai plus souvent par les prix pratiqués, hélas, et par le paquet de bouquins que je lirais bien, mais...
Gâté par mes parents, je suis "né dans les livres". Il y en avait partout... et la sauce a pris. Je dévore, je boulime depuis que je sais fouiller les rayonnages.
Quand plus personne ne pourra rouler, faute d'essence, j'irai gourmand, sifflotant de plaisir, jouissant d'avance d'assaillir notre jolie bibliothèque communale, m'abreuver à une source vraiment démocratique et quasiment intarissable de titres toujours renouvelés, avide de surprises ou de satisfaire une envie longtemps refoulée.
Mais le livre, ce n'est pas seulement cela. C'est aussi ceux que j'écris. Pour le plaisir, encore. Pour dire, enfin. Me dire, vous dire... Me mesurer à l'étendue des choses à dire... En tranches disparates:
Chansons, pastiches, nouvelles, essai, roman, poèmes, polars...
Des traces de rêve ? une brique de plus dans le mur ? Masi bande d'idiots un mur, c'est aussi un abri, pas d'abord une prison! D'ailleurs, je souffre de n'avoir pas assez de murs... pour les couvrir de livres... à lire, bien sûr... et à écrire aussi pour d'autres jolies croisières où la folie, si elle n'est pas passagère, sera seul maître à bord.
LIttérature originale, chansons, poèmes...
tout sur mes livres
24-02-2006
Edwina - Extrait 5 de l'Alphabet assassin
Comme on s’en doute, sur une plage naturiste, on ne peut pas cacher grand-chose.
Moi moins qu’une autre.
Pourtant, quand j’ai vu débarquer cette rousse allumée, je me suis senti flageoler sur mes maigres et trop courtes jambes… et j’ai osé espérer dur comme un sexe mâle bien bandé que personne ne remarquerait rien. Tu parles. Elle a souri. Un peu à tout le monde, grâce au ciel plombé de bleu « Gaz-Nat » depuis cinq semaines. Je devais être la seule à squatter un nuage vaguement rose perdu dans ce paysage d’apocalypse.
Elle s’est installée à distance discrète, a déplié une grande natte de bambou et s’est mise à lire.
Depuis l’ombre de mon écran de branchages, je me sentais frissonner… en pleine canicule.
Il n’y avait aucun doute, j’avais déjà vu ce bouquin. Je suis mannequin, mais j’ai une cervelle.
Certes, dans certains milieux, il est de bon ton de s’acheter le dernier livre à la mode et de l’emmener partout où un max de monde risque de vous voir en sa possession. À ceci près que le professeur Krystian Fledermaus n’a jamais écrit de livre à la mode. Juste des thèses. Et la façon dont elle était plongée par cette torride matinée d’été dans l’exemplaire de son « Ouroboros » reconnaissable entre mille à ses pages si sombres révélait un tempérament des plus mystérieux.
C’est à l’heure de l’apéro que tout s’est déchaîné.
Le ciel avait une fois de plus viré sa cuti pour un dais d’acier menaçant à souhait. Le vent s’était levé et j’avais dû me résoudre à en faire autant pour débarrasser à nouveau mon drap de plage des millions de grains de sable qui me rabotaient à loisir.
Elle s’est pointée à travers mon horizon comme un éclair en avance sur l’orage.
– Venez vous baigner, sans quoi on sera rincées à la pluie acide avant de fuir cet enfer !
J’étais sciée.
J’avais le crâne rasé (comme tout le reste, d’ailleurs) depuis tant d’années que, même en sari ou en tenue ethnique, rares étaient les amateurs. Il faut dire que de mon côté, la fringale d’exotisme m’était définitivement passée. Récemment avortée, j’avais pris mes vacances avant tout le monde, histoire de souffler un peu pour attaquer sereinement les insupportables séances de photos d’été et leur immuable scénario : attente, maquillage, pose, drague, discothèque, lassitude, scènes, poses, attente, poses, drague, scènes, attente… inutile de parler de rupture dans ce milieu des mannequins où tout n’est que mode.
Je vis en marge, OK. Mais j’avais quand je voulais mes conquêtes d’un soir ou d’une saison, comme tout ce qui traîne entre les poppers et les rails. Et je jouais sur les deux tableaux : avec mon look, c’était inévitable et ça remplissait mon lit, à défaut de mon carnet d’adresses.
Mais je menais le jeu. J’aime ça. Je m’y suis habituée. Alors me faire aborder sur un coin de sable par une grande rousse musclée et résolue, ça me mettait dans tous mes états.
– Je m’appelle Christine .
– Moi, on m’appelle Eddie. En fait, c’est pour Edwina.
– Je sais….
– Vous, … mais comment ?
– Mémoire visuelle. Dans mon job, c’est sympa et utile. Je vous ai vue dans plein de magazines. Vous vous ressemblez. C’est cool de préférer la côte belge à un coin plus people. Mais il faut ruser avec la météo, non ?
– On y va alors ?
– Go now
Christine m’a chopée par un poignet et m’a envolée vers la mer. On cavalait comme deux tarées, à s’écrouler en piaillant dans toutes les mares qu’on traversait, et on a mis le temps avant de sauter dans les premières vagues, déjà couvertes de boue suite à nos chutes rieuses.
L’orage en forme d’épée de Damoclès avait nettoyé la plage. Reines, libres et délurées, hystérisées de vent.
Athlétique, Christine s’envoyait en l’air en me projetant de toutes ses forces dans les plus gros rouleaux pour mieux me sauver ensuite et me rassurer en me roulant des patins d’enfer.
On nageait dans une merde poisseuse mais je buvais du petit-lait. Un pur ektachrome de Testino. Mon préféré, avec Klinko.
Nous, l’enclume du ciel, l’or sale du sable et le sel sur nos peaux irisées d’huile. La folie de l’instant magique où tout paraît possible. Les caresses. Sauvages et douces à la fois, tellement femelles mais faites pour mater, pour dominer sans partage. Je me soumettais, déchirée et extatique.
J’avais foi en Christine, en ce moment volé à tous les autres dissipés par l’ozone qui nous droguait comme des chevaux fous.
Nous avons regagné nos serviettes en surfant entre les oyats déboussolés par d’inconscients iconoclastes et les détritus les plus inattendus qui balayaient la plage dans une sarabande infernale… mais c’était rien à côté de ce qui me taraudait depuis un sacré moment. Et c’était si bon. Chris n’a pas eu à se démener davantage pour me convaincre del’accompagner chez elle. Je mourais d’envie de savoir, pour ce putain de livre.
On s’est câlinées sous la douche, pires que des lycéennes, cajolées devant la télé, excitées au dessert, on a failli foutre le feu à son pavillon à force de jouer avec ses bougies incroyables. Et puis j’ai pu. On était rassasiées. J’ai profité de notre pause pour ouvrir tous ses tiroirs, essayé sa lingerie, picoré encore dans le frigo et j’ai posé « la » question :
– Ton bouquin, sur la plage, d’où tu le sors ?
Chris ne s’est pas démontée. Elle m’a résumé son parcours. La fac de médecine, l’échec, la fac de véto, le fiasco, la fac de psycho.
– Tu sais, disséquer l’âme humaine, c’est aussi souvent un travail de boucher. On essaie tant bien que mal d’estimer le poids de chaque morceau, et son importance dans le fonctionnement ou le foirage de l’ensemble.
– Et ça donne quoi, en gros ?
– L’élément qui toujours pèse le plus lourd, c’est le passé, ma vieille. Personne n’y échappe, c’est vicieux au possible parce que ça peut remonter bien en deçà de ta naissance et ça peut te poursuivre au delà de la mort physique. Certains font avec. Rares.
– Et les autres ?
– Ils font sans, une fois qu’ils l’ont cassé en mille morceaux et évacué sans regret, ou alors ils s’en fabriquent un de substitution, quand ils y arrivent. Après des dizaines d’années de recherche et d’approfondissement des errances de notre saint patron Sigmund, on n’est guère plus avancés. Il n’y a pas de recette universelle pour effacer le passé. C’est tout ce qu’on peut en dire. Et en criminologie, on est tous adeptes à fond de ce système de pensée. D’après le docteur Fledermaus, ça nous permet d’espérer remonter à des sources où même les pires des grands fauves n’ont pas d’heure de trêve pour aller boire.
Elle me bluffait avec ses grands mots et ses diplômes, l’élève du grand Krystian Fledermaus dont j’avais entendu parler lors d’un de mes shootings, à l’université où il enseignait, en Allemagne, je crois. Le look gothique avait fait fureur l’hiver suivant. On est passées dans la chambre parce que ça m’avait secouée, tous ces discours. Et j’ai failli m’enfuir en courant, comme j’étais, en chemisette.
– Les premières minutes, ça surprend toujours un peu, mais on s’y fait, tu verras. Et puis, nous avons mieux à faire toutes les deux, non ?
Pas si facile au milieu de toutes ces armes blanches qui formaient comme un miroir éclaté en un délire de facettes toutes plus agressives les unes que les autres.
Tous les modèles imaginables de trucs à percer ou découper en tranches garnissaient les murs de cet antre d’un bourreau d’un genre désuet, exclusif et incongru. Juste à droite et à gauche de la porte vers la salle d’eau, c’était couvertde bouquins. Tous traitant de lames, m’apprit-elle tandis que je parcourais les reliures dont certaines semblaient remonter à des temps brutaux sinon héroïques.
Chris s’était discrètement saisie d’un de ses bijoux qui avait échappé à mon regard pour me caresser la peau de la nacre de son manche. J’avais d’abord cru à une exquise maîtrise de l’art d’aimer. Elle me passait son engin dans le bas du dos avec une dextérité qui me faisait oublier totalement la destination de l’arme de grand luxe qu’elle manipulait en experte un peu déjantée mais décidée à me faire adopter sa passion en même temps qu’elle.
– Promets-moi une chose, me dit-elle. De l’autre côté de la salle de bains, c’est mon bureau. Personne n’a le droit d’y entrer, même pas la femme de ménage. Mes recherches me prennent un temps fou et me demandent une concentration extrême. Tu as tout le reste de la maison pour t’éclater. Contente-toi de ça et pense un peu à moi, au lieu de dévorer ces vieux livres des yeux.
Pas de doute, j’étais tombée sur une cinglée. Psy-quelque chose, possible, mais une fêlée grave.
Fort heureusement, elle n’avait pas l’air de tenir à me caresser toute l’après-midi avec ses engins de mort. Nous sommes passées aux choses sérieuses comme deux grandes filles qui le devenaient de moins en moins.
C’est bien ce que j’apprécie chez les pures lesbiennes. Elles ne passent pas leur temps à chercher un substitut au sacro-saint pénis des bis et des hétéros. Avec elles, se sentir femme veut vraiment dire quelque chose. Quelque chose de brûlant.
Outre les armes blanches et les femmes, Chris aimait les draps de satin, la bonne chère et le sport qui lui faisait un corps superbe, tout en longueurs musclées et soigneusement entretenues. Elle savait se servir du moindre de nos mouvements pour déclencher chez moi des réactions épidermiques que je découvrais plus raffinées, plus intenses à chaque minute. Nous décrire comme deux femmes faisant l’amour serait mièvre au regard des sensations qui nous traversaient.
Quand la lune s’est levée, brillante et ronde comme une boule de glace à l’orange, j’ai soupiré d’aise. J’avais franchi de nouvelles frontières, expérimenté des vertiges différents, plus pleins, plus profonds, une palette sombre et délicate, tout en velours et chuchotements.
Chris était au bureau. Je l’ai entendue qui pianotait sur son clavier au sortir de ma douche. Elle m’a rejointe quand j’ai commencé à me sécher le crâne. Je ne voulais pas m’enrhumer si nous dormions la porte-fenêtre ouverte comme elle semblait le préférer. Je la sentais soucieuse et « ailleurs » .
Elle n’a pas tardé à dissiper mes doutes. Même à genoux sur le carrelage tout chaud de cette salle de bains démesurée, elle devait encore se pencher pour me prodiguer une savante démonstration de ses talents amoureux qui nous avait déjà occupées une bonne partie de l’après-midi.
Elle semblait vraiment affamée. Comme pressée de rattraper le temps passé loin de mon corps – tout neuf pour elle. Et moi, courbée sur son dos, je n’en pouvais plus de bonheur. Je me suis laissée aller à mon tour sur le sol en perdant toute retenue. J’avais envie qu’elle rende hommage à la moindre parcelle de ma peau affamée de désir.
Je n’ai pas été déçue.
Nous avons tangué jusqu’au lit où elle m’a plaquée sur le dos en douceur avant de me parcourir de ses doigts souples et de se livrer à des commentaires de médecin légiste sur chacun de mes grains de beauté, sur mes courbes sèches mais stylées « à l’Egyptienne » prétendait-elle.
– Et puis, tu sais , ajouta-t-elle dans un sourire de gourmande dardé sur mon intimité à nouveau fébrile et électrisée par ses lèvres insatiables pour te refaire une beauté cachée, j’ai tout ce qu’il te faut.
Je n’étais pas très chaude pour me laisser épiler le sexe par quelqu’un d’autre. D’un naturel méfiant, j’avais jusque là fait fi de mes réticences habituelles pour me retrouver épuisée de ferveur lubrique et si rapidement communicative mais sans aucun contrôle, je me raidis soudain.
– Oh la peureuse… sais-tu bien que si je voulais, je pourrais te tailler en pièces avec certains de mes petits trésors sans que tu sentes la moindre différence entre une caresse et une coupure ? Laisse-toi faire, tu n’en seras que plus belle et crois-moi, je n’ai jamais fait souffrir personne.
La pluie battante a surgi pour m’accorder une seconde de répit. Chris est sortie sur sa terrasse et a rejeté ses longs cheveux roux en arrière en arrachant son foulard pour me lancer : « Elle est tiède, viens, ça te détendra un peu… »
– Douche-toi dehors si tu y tiens mais il faudra me trouver si tu veux jouer à l’esthéticienne…
J’avais juste envie de la faire courir un peu, avant de reprendre notre dialogue érotique. Besoin d’évacuer un brin la pression de la nouveauté, de cette amie pressante, stressante mais si divinement femelle dans ses allures, sa notion si délicate des plaisirs que seule une femme peut recevoir ou donner.
Au grincement des bois de la terrasse, j’ai su que Chris n’allait pas tarder à rentrer. Je suis sortie de la chambre en riant et en la sommant de me poursuivre. J’ai couru un peu au hasard, évité la cuisine où aucun placard ne m’aurait permis de me blottir. Après un moment, comme je ne l’entendais plus, je me suis déplacée à pas feutrés dans le noir quasi complet puis j’ai trouvé une poignée de porte. J’ai ouvert, pensant me dissimuler dans l’une des pièces qui avaient échappé au tour du propriétaire que Chris m’avait fait faire en rentrant de la plage toute proche.
Tandis que je cherchais l’interrupteur, une porte s’est ouverte sur ma gauche. A l’odeur, j’ai reconnu la salle d’eaux. J’avais donc transgressé la règle suprême : j’avais envahi le bureau de Chris.
Quand elle a allumé un rhéostat, j’ai cru que nous étions trois dont un monstre fabuleux dans la pièce. Mais ce n’était qu’un tableau. Une reproduction grandeur nature d’un homme comme celui de Léonard de Vinci, à deux paires de jambes et deux paires de bras. Dans la lumière tamisée, je n’ai pas pu distinguer au juste la technique mais l’effet de relief était saisissant. Je me suis ressaisie et j’allais m’excuser auprès de mon hôtesse pour ma bêtise de gamine effrontée quand elle m’a fait signe de la tête avec une moue que je ne lui connaissais pas. Je me suis retournée et ai cru me voir dans un immense miroir. Mais c’était la réplique exacte de mon corps à moi, dans la position de base de la moitié la plus naturelle du « vitruvien » .
– Une femme superbe mais incomplète, ne trouves-tu pas, ma chérie ?
J’en avais assez de cette partie de cache-cache qui tournait en quelques mots prononcés plus cyniquement qu’il ne m’était supportable dans ce musée de l’étrange.
L’enveloppe résolument vide qui semblait me fixer de ses yeux artificiels vert clair comme les miens s’illuminait à présent par l’artifice compliqué d’un éclairage dissimulé habilement. C’est alors que je me suis rendu compte de l’exacte et morbide nature de cette œuvre que j’avais prise comme l’autre pour un moulage magnifique, une résine parfaite dans sa texture et son rendu.
Il m’a fallu un très court instant pour réaliser que j’étais la victime toute désignée pour compléter cet immonde tableau. Le couple originel selon Léonard et Christine.
Dieu sait quels ignobles pièges elle avait dû tendre pour se procurer les trois corps et quelles abominations les malheureux avaient subi de la part de cette folle furieuse avant d’être réduits à l’état d’œuvre d’art.
Le temps de faire demi-tour pour exprimer à cette dingue mon dégoût et mon effroi, elle avait tranquillement ôté de sa chevelure flamboyante les deux scalpels qui la maintenaient prisonnière.
J’avais perdu.
M’enfuir serait inutile, et au vu de la jubilation de ma geôlière, quasiment impossible. Celle-ci avait dû suivre parfaitement les leçons de quelque maître- escrimeur car elle m’a toisée, brandissant ses armes, se repaissant de ma terreur.
Et entendre sa voix devenue cynique m’assurer que ça n’allait pas être bien long, si j’étais une petite fille bien sage ne m’a pas rassurée : je n’étais plus une petite fille bien sage depuis longtemps.
Belge, né à Tournai en 1964,
Jean-Pierre Ghys
écrit de manière passionnée
depuis l’âge de dix ans.
Nouvelles, Contes, Chansons,
Pastiches, Romans, synopsis…
l’Esthétique du Désastre
ajoute la corde de l’Essai
autobiographique à sa palette
aux couleurs multiples.
Nous voici plongés
du côté obscur du créateur.
Celui qui l’a, six mois durant,
poussé à s’interroger sur
lui-même, après une douloureuse
séparation sentimentale.
Un livre à mettre à la portée
de tous ceux qui croient
les petites choses
sans grande importance.
L'Alphabet assassin
Ecrire, c’est parfois aménager des souvenirs…
D’aucuns penseront: « Comment a-t-il osé ? ». A ceux-là, je réponds: « Pas de panique, j’aurais pu naître Chinois. Mon clavier m’aurait ouvert la voie vers un univers infernal peuplé de 13500 caractères traditionnels. Imaginez le massacre ! Quand j’y réfléchis bien, je suis sans doute passé à côté de l’occasion d’écrire l’œuvre de ma vie. »
Aux autres, je dis simplement que « l’Alphabet assassin » est une tranche de repos que je suis trop heureux de leur accorder dans ce monde cruel où, le temps nécessaire à lire ce livre, décèdent statistiquement bien plus de 26 personnes.
Pensez-y, mesdames. Avec un peu de chance, votre prénom ne figure même pas dans cet alphabet. Mieux encore, vous y découvrirez peut-être avec délice celui de votre pire ennemie. Mais attention, n’allez pas manipuler cet ouvrage comme un livre de recettes, voire de sorcellerie.
C’est un recueil de nouvelles. Ni plus, ni moins. Et soyez rassurées: toute ressemblance… Mais au fait, pourquoi auriez-vous tant besoin d’être rassurées ? Je ne suis pas un monstre. Vous aurez votre « Revanches », un jour.
Rien ne devrait m’arrêter…
Jean-Pierre Ghys
est né à Tournai, en Belgique en 1964.
Il a publié en 2004 chez Chloé des Lys
« Dernières Nouvelles des Vampires »
et il écrit comme il vit: entre inspiration et expiration.
Infographie & photo par l’auteur. Contacts: www.cracasbl.be
Couverture d’après un dessin de Joo Hee Pieront
Le Centaure des Nuages (nouvelle)
Il nous faut rêver l’impossible puisque le reste est déjà fait.
“... un fugitif du rêve, voilà ce que tu es. Un paladin de l’absurde, un pape de la folie douce. Je viens sur la pointe des pieds pour te souhaiter une foultitude de douces choses, un bon paquet de folie, une grappe de sourires, une touche d’amour... tant à te souhaiter. Heureux moment qu’un tel jour: il paraît que c’est ton anniversaire...”
Joo Hee a toujours su me parler, me rassurer, être là quand il faut. Aujourd’hui, elle est loin et pourtant, une fois de plus, la magie de ses mots opère: onde discrète, profonde. J’ai retrouvé sa vieille carte d’anniversaire en plein déménagement. J’allais passer tristement de trois ans d’une vie au grand air à un minuscule troisième de 16 m2 sans ascenseur.
Projets boulimiques, milieux différents, la rencontre avec Elle avait été un choc. D’après Joo Hee, qui nous regardait d’un œil encourageant, passé la première surprise, nous nous complétions. Certes, nous nous sommes aimés. Nous sommes allés de succès en succès pour ce qui est de nos entreprises... et d’errements en erreurs pour notre vie privée, malgré nos efforts laborieux pour bâtir un petit bonheur tranquille et communicatif.
Nous avons trop souvent négligé de nous préserver un jardin secret, moi surtout, un peu dépassé par ce nouveau rythme d’existence et ses exigences. Et tout le monde a fini par passer avant “nous deux”. Puis soudain, pour une bête dispute, le joli puzzle a volé, comme mon G.S.M., à travers la pièce. Je ne l’avais pas souvent vue comme ça, surtout avec moi. Cris, ordres,... bagages, paquets.
Un univers qui se démêle tel un bouillon de spaghettis trop longtemps laissés sur le feu et voilà: retour à la case “solo”. Je n’ai pas le cœur au présent sans projet d’avenir. Je n’ai pas de place pour l’attente quand je suis dans l’échec, dans la mort, dans ce néant qui m’attire à lui, me pousse hors de moi, me vidant de ma force de vie.
« Et ce trou noir et froid me dévore lentement, m’inoculant une folie de fureur morbide. Je ne veux plus que mourir pour lui échapper, je veux m’enfouir à l’abri de ces idées noires... mais quelle est la couleur de la lumière qui me sauvera ? »
Plus moyen de me souvenir de quand dataient ces horreurs... Trois jours au lit, sans manger, sans répondre ou presque au téléphone. Seule Elle a appelé. Elle est perplexe, mais ferme. Je n’ai plus ma place dans sa vie. Et qu’est-ce qu’on fait pour Vasco ? Je regarde ma fenêtre sale et de drôles de sentiments me traversent, comme à chaque déchirement. Je répondrai plus tard. Comme l’an dernier. A force d’entendre parler de vacances « qui ne pourraient me faire que du bien » et tout près d’en avoir oublié le goût, surgit l’idée folle: à moi aussi il me faut un anniversaire sympa, entouré de mes meilleurs amis, et des vacances qui me remettront “en selle”.
Ce projet dingue avait vu le jour comme un choc électrique: parti piéton en stop la dernière fois (7 ans plus tôt, cinq semaines d’Espagne époustouflantes), je serai cavalier cette fois-ci. Si tout va bien.
Certes, je suis “venu au cheval” un peu forcé. Elle et son manège m’ont occupé, trois ans durant, pas mal d’heures de loisirs. Aménager, esquisser, afficher, visser, clouer, souder, créer des accessoires de toutes sortes pour le confort des “bébés”, les nourrir et les abreuver, et surtout réparer leurs multiples bêtises, ça donne du fil à retordre. Mais depuis le printemps dernier, dans le troupeau, il y a Vasco. Iznogood ou “Goody” nous est arrivé comme tant d’autres: plus de sous, plus de place, plus de motivation, et les enfants grandis doivent se débarrasser du cheval ou du poney.
“Ce sera le tien, s’il est sage et toi aussi”. C’est comme ça qu’Elle me causait. J’ai patienté, déçu un an avant mon arrivée à la ferme par un essai qui s’était terminé en catastrophe, chez une proprio inconsciente. « Tu verras, il ira tout droit au manège dès que tu l’auras détaché…. » J’avais failli finir mes jours immobile… Mon dos résonne encore de cette première chute sur le béton de l’autre sortie… qui donnait sur l’herbe verte.
Vasco, comme l’explorateur (de Gama) ou le personnage de BD... quel autre nom choisir pour rebaptiser ce grand débonnaire à la robe pie (“carotte” et blanche) quand on est fou d’ambiances médiévales...
C’est qu’il a de l’allure, mon grand bout d’chou... les enfants l’adorent, ils peuvent grimper à deux ou trois “poids plume” dessus à cru et Vasco adore promener ou même galoper ces gamins parfois turbulents mais si légers sur son dos massif. Leurs rires sonnent comme du soleil alors loin par delà les murs du Haras et me font y croire, de nouveau.
Pourtant, avec moi Vasco ne l’entend pas de cette oreille... j’ai tellement peur que je n’ai pas encore abordé le galop de front avec lui. Mais comme je suis plus lourd que tous ceux qui le montent, il n’est pas non plus vraiment pressé de s’y mettre...
Timide au début, Vasco, puisque c’était mon cheval et son nom désormais, a peu à peu pris sa place au sein des 10 poneys du Haras. Ils vivent en troupeau, sous la conduite d’un vieil Apalooza nommé Pikachu. Le favori des débutants, un petit poney blanc qui “répond aux ordres” comme un militaire.
Au début, Vasco se fait tout piquer par Pikachu et les “fortes têtes” du troupeau, nullement impressionnées par sa grande taille imposante. Le chahut de leurs luttes d’intégration m’effraye parfois. Je crains pour mon grand bébé que j’adore. Et je ne suis pas le seul. Mathias, un gamin de quinze ans dont la tante est une proche voisine, passe les vacances chez elle. Il vient régulièrement monter Vasco histoire qu’il travaille un peu car moi, je ne suis pas très franc et peu disponible. De plus, Mathias est léger, il bichonne notre gros fainéant et ne monte que lui, il aime son côté “grande masse” tranquille qui “en a sous le capot”, pour qui sait s’en faire écouter.
Vasco a une bonne tête, et de temps en temps, je prends mon courage à deux mains et une leçon de longe, au pas, sous la férule de ma compagne et avec ses encouragements... qui me minent plutôt le moral. Je suis impatient d’y arriver, de « partager le cheval » avec Elle. Las, j’ai mal partout, aux genoux, aux fesses, au dos... je pèse 103 kilos, alors que je suis arrivé chez Elle avec 92... mais la cuisine française et les travaux essentiellement de bureau m’ont attaqué sur deux fronts... et les efforts physiques fort laborieux sous le déluge de hurlements excédés « répondent » à des heures de sport scolaires pénibles entre toutes. De plus, avec son “ascendant poney” très marqué, Vasco est têtu, plus que moi... et ce sont au moins 500 kilos de paresse qui résistent quand je mords sur ma chique pour le mettre au petit trot... qui me rappelle à chaque fois de si mauvais moments.
De son côté, Elle est en formation. J’aide de mon mieux mon petit cœur si dur avec moi à bosser ses examens. C’est dément, je découvre une théorisation de l’équitation incroyablement complexe. Les nouvelles tendances, les exercices de haute école... je me sens devenir un as du dressage et des figures de manège... sur papier.
Mais la réalité va prendre un tour nettement plus agréable. Notamment grâce à Daniel. Propriétaire et animateur d’un manège à Gilly, il fait découvrir aux élèves de “cette bonne vieille ex-académie militaire” de Gesves où se donnent les cours de moniteurs une dimension importante de l’abord des animaux: l’éthologie.
Savoir pourquoi il faut employer telle ou telle astuce en cours de dressage, c’est bien... “parler le langage de son animal” parce qu’on étudie son comportement en milieu naturel et qu’on recherche le contact en fonction de cette unique “charte de dialogue”, c’est s’offrir des possibilités énormes d’évolution, pour en venir à l’accord parfait… qui me hèle de toutes ses forces. Elle me met l’eau à la bouche rien que d’en parler. Et lorsqu’elle reçoit des papiers concernant un stage de plusieurs sessions, dont du travail “en liberté”, à pied pour redécouvrir votre cheval, elle me propose de l’accompagner.
Harpe et Vasco vont découvrir cette fameuse méthode “Cheval en liberté”... et nous aussi. Daniel, il “danse avec les chevaux” comme on dit. J’ai hâte de le voir à l’œuvre avec mon grand dada... mais comme je sais qu’il me faudra à mon tour passer à la pratique sur son dos si confortable, je panique un peu.
Nous abordons le sujet de front pour nous retrouver chacun notre tour sous l’œil d’une caméra au pas et au trot... sauf moi. J’ai déclaré forfait parce que pour la première fois depuis deux ans, je remonte sur un cheval inconnu, devant des gens… et je suis terrifié à l’idée de trotter avec lui.
Pourtant, la théorie équestre et la conscientisation des positions, je connais. Je ne suis pas en terrain inconnu, grâce à une lointaine année passée à étudier la kiné dont les souvenirs reviennent... au galop.
Mais j’attends de voir si, comme les chevaux de Daniel, Vasco et Harpe se mettront à l’écoute de quelqu’un qui leur parle différemment. A la deuxième session, Vasco débarque. Autant Harpe, obéissante et nerveuse, racée et fine suscite l’admiration respectueuse, autant la “bonne bouille” de mon grand poney éveille une sympathie unanime.
Vasco prend connaissance à sa manière de son nouvel environnement. Il a dormi ou presque pendant tout le trajet en van... A peine débarqué, il salue toutes les juments du coin d’un hennissement puissant et conquérant puis se roule à son aise dans la poussière du manège couvert avant de tenter de piquer un somme devant les stagiaires amusés. Daniel n’a qu’une conclusion: “C’est un cheval pour toi”. Tous m’envient.
C’est vrai qu’il est cool, relax, même un peu trop... mais quand on arrive à capter son attention, le résultat est intéressant. Il a du caractère et n’offre pas trop de résistance... tant que ça lui convient. Mais c’est sa “gueule d’amour” qui lui vaut l’indulgence générale... même quand il asperge d’eau glacée la palefrenière du “Relais” qui lui a gentiment tendu le seau, avant d’être trempée comme une soupe par mon galopin malicieux!
Les mois d’hiver ont passé, les expériences se sont multipliées... mais il faut bien dire que l’équitation, ce n’est pas mon truc... j’aime les voir jouer, je sens les relations au sein du troupeau qui s’organisent, je les ai observés longuement, photographiés, nourris, soignés, menés à pied sur le domaine, lâchés dans les premières neiges qui les rendaient joyeusement dingues, rattrapés quand ils se sauvaient pour manger l’herbe verte du printemps… mais les monter, c’est une autre affaire.
Et puis, le chef de la bande, ce n’est pas moi, c’est Elle... avec un peu de recul forcé, je mesure tout ce que cela peut bien vouloir dire. Et je reste encore bien scié. Ces petits poneys têtus et ces quelques chevaux nerveux qui obéissent à sa voix, à ses humeurs, à ses appels quand c’est l’heure de rentrer pour dîner ou pour la nuit... On dirait vraiment qu’ils ne font confiance qu’à Elle. En “reprise”, c’est à dire quand les membres du club ont le cul sur un cheval et qu’ils essaient de le mener où ils veulent, on sent clairement que pour les moins doués, c’est sa voix qui fait une grande partie du boulot. Elle “corrige” n’importe quelle monture d’une et une seule façon: « c’est moi qui commande et toi qui obéis ». La méthode a ses avantages: au moins, on n’a pas de problèmes sérieux car tous savent ce qu’ils risquent au moindre écart: une solide dérouillée de “maman”.
Je monte une seule fois par semaine, seul autant que possible pour stresser un peu moins… alors que j’aurais tant besoin de conseils… et j’en deviens imprudent. Aux premiers « pas » prolongés sur le domaine, l’Aventure me fait de grands signes et je sors dans les champs tout proches… et c’est un nouveau et spectaculaire vol plané.
Hé oui... c’est le métier qui rentre ! Mais comme Vasco a voulu revenir de promenade plus tôt et plus vite que prévu, emmené dehors “trop près de ses copains”, j’y ai une fois de plus laissé des plumes, en m’étalant comme un gros sac de plomb dans le champ voisin. Là, c’est de ma faute. J’ai voulu trop, trop vite, comme d’habitude... Vasco est lourd et mou avec moi en manège, mais si imprévisible et “toutes oreilles tendues” au dehors... je me suis fait avoir comme un débutant. “Il a voulu rejoindre les copains”, m’a dit « maman »... mais il savait qu’on y allait presque... pas besoin de « broncher » un p’tit coup et de prendre le mors aux dents pour si peu.
Vous connaissez la sentence: une chute assez impressionnante vue de loin, paraît-il et vachement peu confortable sentie de près! Ce qui me fait le plus mal, quand j’y repense, c’est que je ne remonterai jamais Vasco, même si je ne le sais pas encore. Ce qu’il y a ? Plus d’amour, tout simplement. Elle me supporte et je végète. Je suis cassé de l’intérieur, je traîne dans ma tête une épée brisée et des projets en lambeaux. Plus d’énergie, plus aucune utilité, je me cantonne à la routine, j’encombre… et c’est le drame. Pour une vétille, comme d’habitude. Mais cette chute-là, je ne m’en remettrai pas si vite. Mes rêves de chevalier errant se sont envolés d’un coup.
Quand j’entends des cavaliers, j’ai un pincement au cœur. Vasco que je croise au Haras, quand je viens y chercher l’une ou l’autre bricole et chuchoter désespérément ma douleur à qui veut bien m’entendre, ne me reconnaît presque plus. Il est choyé, monté régulièrement, adoré des enfants. Il médite. Tout juste s’il ne me boude pas. Il sait sans doute que j’ai rêvé trop loin. Il semble m’en vouloir très fort d’être déçu. Lui aussi se voyait sans doute dans l’été frémissant parcourir en riant des horizons plus larges et devenir pour un temps, de relais en château, tel le lointain écho de légendes oubliées, un Centaure des Nuages.