24.02.2006
Edwina - Extrait 5 de l'Alphabet assassin
Comme on s’en doute, sur une plage naturiste, on ne peut pas cacher grand-chose.
Moi moins qu’une autre.
Pourtant, quand j’ai vu débarquer cette rousse allumée, je me suis senti flageoler sur mes maigres et trop courtes jambes… et j’ai osé espérer dur comme un sexe mâle bien bandé que personne ne remarquerait rien. Tu parles. Elle a souri. Un peu à tout le monde, grâce au ciel plombé de bleu « Gaz-Nat » depuis cinq semaines. Je devais être la seule à squatter un nuage vaguement rose perdu dans ce paysage d’apocalypse.
Elle s’est installée à distance discrète, a déplié une grande natte de bambou et s’est mise à lire.
Depuis l’ombre de mon écran de branchages, je me sentais frissonner… en pleine canicule.
Il n’y avait aucun doute, j’avais déjà vu ce bouquin. Je suis mannequin, mais j’ai une cervelle.
Certes, dans certains milieux, il est de bon ton de s’acheter le dernier livre à la mode et de l’emmener partout où un max de monde risque de vous voir en sa possession. À ceci près que le professeur Krystian Fledermaus n’a jamais écrit de livre à la mode. Juste des thèses. Et la façon dont elle était plongée par cette torride matinée d’été dans l’exemplaire de son « Ouroboros » reconnaissable entre mille à ses pages si sombres révélait un tempérament des plus mystérieux.
C’est à l’heure de l’apéro que tout s’est déchaîné.
Le ciel avait une fois de plus viré sa cuti pour un dais d’acier menaçant à souhait. Le vent s’était levé et j’avais dû me résoudre à en faire autant pour débarrasser à nouveau mon drap de plage des millions de grains de sable qui me rabotaient à loisir.
Elle s’est pointée à travers mon horizon comme un éclair en avance sur l’orage.
– Venez vous baigner, sans quoi on sera rincées à la pluie acide avant de fuir cet enfer !
J’étais sciée.
J’avais le crâne rasé (comme tout le reste, d’ailleurs) depuis tant d’années que, même en sari ou en tenue ethnique, rares étaient les amateurs. Il faut dire que de mon côté, la fringale d’exotisme m’était définitivement passée. Récemment avortée, j’avais pris mes vacances avant tout le monde, histoire de souffler un peu pour attaquer sereinement les insupportables séances de photos d’été et leur immuable scénario : attente, maquillage, pose, drague, discothèque, lassitude, scènes, poses, attente, poses, drague, scènes, attente… inutile de parler de rupture dans ce milieu des mannequins où tout n’est que mode.
Je vis en marge, OK. Mais j’avais quand je voulais mes conquêtes d’un soir ou d’une saison, comme tout ce qui traîne entre les poppers et les rails. Et je jouais sur les deux tableaux : avec mon look, c’était inévitable et ça remplissait mon lit, à défaut de mon carnet d’adresses.
Mais je menais le jeu. J’aime ça. Je m’y suis habituée. Alors me faire aborder sur un coin de sable par une grande rousse musclée et résolue, ça me mettait dans tous mes états.
– Je m’appelle Christine .
– Moi, on m’appelle Eddie. En fait, c’est pour Edwina.
– Je sais….
– Vous, … mais comment ?
– Mémoire visuelle. Dans mon job, c’est sympa et utile. Je vous ai vue dans plein de magazines. Vous vous ressemblez. C’est cool de préférer la côte belge à un coin plus people. Mais il faut ruser avec la météo, non ?
– On y va alors ?
– Go now
Christine m’a chopée par un poignet et m’a envolée vers la mer. On cavalait comme deux tarées, à s’écrouler en piaillant dans toutes les mares qu’on traversait, et on a mis le temps avant de sauter dans les premières vagues, déjà couvertes de boue suite à nos chutes rieuses.
L’orage en forme d’épée de Damoclès avait nettoyé la plage. Reines, libres et délurées, hystérisées de vent.
Athlétique, Christine s’envoyait en l’air en me projetant de toutes ses forces dans les plus gros rouleaux pour mieux me sauver ensuite et me rassurer en me roulant des patins d’enfer.
On nageait dans une merde poisseuse mais je buvais du petit-lait. Un pur ektachrome de Testino. Mon préféré, avec Klinko.
Nous, l’enclume du ciel, l’or sale du sable et le sel sur nos peaux irisées d’huile. La folie de l’instant magique où tout paraît possible. Les caresses. Sauvages et douces à la fois, tellement femelles mais faites pour mater, pour dominer sans partage. Je me soumettais, déchirée et extatique.
J’avais foi en Christine, en ce moment volé à tous les autres dissipés par l’ozone qui nous droguait comme des chevaux fous.
Nous avons regagné nos serviettes en surfant entre les oyats déboussolés par d’inconscients iconoclastes et les détritus les plus inattendus qui balayaient la plage dans une sarabande infernale… mais c’était rien à côté de ce qui me taraudait depuis un sacré moment. Et c’était si bon. Chris n’a pas eu à se démener davantage pour me convaincre de l’accompagner chez elle. Je mourais d’envie de savoir, pour ce putain de livre.
On s’est câlinées sous la douche, pires que des lycéennes, cajolées devant la télé, excitées au dessert, on a failli foutre le feu à son pavillon à force de jouer avec ses bougies incroyables. Et puis j’ai pu. On était rassasiées. J’ai profité de notre pause pour ouvrir tous ses tiroirs, essayé sa lingerie, picoré encore dans le frigo et j’ai posé « la » question :
– Ton bouquin, sur la plage, d’où tu le sors ?
Chris ne s’est pas démontée. Elle m’a résumé son parcours. La fac de médecine, l’échec, la fac de véto, le fiasco, la fac de psycho.
– Tu sais, disséquer l’âme humaine, c’est aussi souvent un travail de boucher. On essaie tant bien que mal d’estimer le poids de chaque morceau, et son importance dans le fonctionnement ou le foirage de l’ensemble.
– Et ça donne quoi, en gros ?
– L’élément qui toujours pèse le plus lourd, c’est le passé, ma vieille. Personne n’y échappe, c’est vicieux au possible parce que ça peut remonter bien en deçà de ta naissance et ça peut te poursuivre au delà de la mort physique. Certains font avec. Rares.
– Et les autres ?
– Ils font sans, une fois qu’ils l’ont cassé en mille morceaux et évacué sans regret, ou alors ils s’en fabriquent un de substitution, quand ils y arrivent. Après des dizaines d’années de recherche et d’approfondissement des errances de notre saint patron Sigmund, on n’est guère plus avancés. Il n’y a pas de recette universelle pour effacer le passé. C’est tout ce qu’on peut en dire. Et en criminologie, on est tous adeptes à fond de ce système de pensée. D’après le docteur Fledermaus, ça nous permet d’espérer remonter à des sources où même les pires des grands fauves n’ont pas d’heure de trêve pour aller boire.
Elle me bluffait avec ses grands mots et ses diplômes, l’élève du grand Krystian Fledermaus dont j’avais entendu parler lors d’un de mes shootings, à l’université où il enseignait, en Allemagne, je crois. Le look gothique avait fait fureur l’hiver suivant. On est passées dans la chambre parce que ça m’avait secouée, tous ces discours. Et j’ai failli m’enfuir en courant, comme j’étais, en chemisette.
– Les premières minutes, ça surprend toujours un peu, mais on s’y fait, tu verras. Et puis, nous avons mieux à faire toutes les deux, non ?
Pas si facile au milieu de toutes ces armes blanches qui formaient comme un miroir éclaté en un délire de facettes toutes plus agressives les unes que les autres.
Tous les modèles imaginables de trucs à percer ou découper en tranches garnissaient les murs de cet antre d’un bourreau d’un genre désuet, exclusif et incongru. Juste à droite et à gauche de la porte vers la salle d’eau, c’était couvert de bouquins. Tous traitant de lames, m’apprit-elle tandis que je parcourais les reliures dont certaines semblaient remonter à des temps brutaux sinon héroïques.
Chris s’était discrètement saisie d’un de ses bijoux qui avait échappé à mon regard pour me caresser la peau de la nacre de son manche. J’avais d’abord cru à une exquise maîtrise de l’art d’aimer. Elle me passait son engin dans le bas du dos avec une dextérité qui me faisait oublier totalement la destination de l’arme de grand luxe qu’elle manipulait en experte un peu déjantée mais décidée à me faire adopter sa passion en même temps qu’elle.
– Promets-moi une chose, me dit-elle. De l’autre côté de la salle de bains, c’est mon bureau. Personne n’a le droit d’y entrer, même pas la femme de ménage. Mes recherches me prennent un temps fou et me demandent une concentration extrême. Tu as tout le reste de la maison pour t’éclater. Contente-toi de ça et pense un peu à moi, au lieu de dévorer ces vieux livres des yeux.
Pas de doute, j’étais tombée sur une cinglée. Psy-quelque chose, possible, mais une fêlée grave.
Fort heureusement, elle n’avait pas l’air de tenir à me caresser toute l’après-midi avec ses engins de mort. Nous sommes passées aux choses sérieuses comme deux grandes filles qui le devenaient de moins en moins.
C’est bien ce que j’apprécie chez les pures lesbiennes. Elles ne passent pas leur temps à chercher un substitut au sacro-saint pénis des bis et des hétéros. Avec elles, se sentir femme veut vraiment dire quelque chose. Quelque chose de brûlant.
Outre les armes blanches et les femmes, Chris aimait les draps de satin, la bonne chère et le sport qui lui faisait un corps superbe, tout en longueurs musclées et soigneusement entretenues. Elle savait se servir du moindre de nos mouvements pour déclencher chez moi des réactions épidermiques que je découvrais plus raffinées, plus intenses à chaque minute. Nous décrire comme deux femmes faisant l’amour serait mièvre au regard des sensations qui nous traversaient.
Quand la lune s’est levée, brillante et ronde comme une boule de glace à l’orange, j’ai soupiré d’aise. J’avais franchi de nouvelles frontières, expérimenté des vertiges différents, plus pleins, plus profonds, une palette sombre et délicate, tout en velours et chuchotements.
Chris était au bureau. Je l’ai entendue qui pianotait sur son clavier au sortir de ma douche. Elle m’a rejointe quand j’ai commencé à me sécher le crâne. Je ne voulais pas m’enrhumer si nous dormions la porte-fenêtre ouverte comme elle semblait le préférer. Je la sentais soucieuse et « ailleurs » .
Elle n’a pas tardé à dissiper mes doutes. Même à genoux sur le carrelage tout chaud de cette salle de bains démesurée, elle devait encore se pencher pour me prodiguer une savante démonstration de ses talents amoureux qui nous avait déjà occupées une bonne partie de l’après-midi.
Elle semblait vraiment affamée. Comme pressée de rattraper le temps passé loin de mon corps – tout neuf pour elle. Et moi, courbée sur son dos, je n’en pouvais plus de bonheur. Je me suis laissée aller à mon tour sur le sol en perdant toute retenue. J’avais envie qu’elle rende hommage à la moindre parcelle de ma peau affamée de désir.
Je n’ai pas été déçue.
Nous avons tangué jusqu’au lit où elle m’a plaquée sur le dos en douceur avant de me parcourir de ses doigts souples et de se livrer à des commentaires de médecin légiste sur chacun de mes grains de beauté, sur mes courbes sèches mais stylées « à l’Egyptienne » prétendait-elle.
– Et puis, tu sais , ajouta-t-elle dans un sourire de gourmande dardé sur mon intimité à nouveau fébrile et électrisée par ses lèvres insatiables pour te refaire une beauté cachée, j’ai tout ce qu’il te faut.
Je n’étais pas très chaude pour me laisser épiler le sexe par quelqu’un d’autre. D’un naturel méfiant, j’avais jusque là fait fi de mes réticences habituelles pour me retrouver épuisée de ferveur lubrique et si rapidement communicative mais sans aucun contrôle, je me raidis soudain.
– Oh la peureuse… sais-tu bien que si je voulais, je pourrais te tailler en pièces avec certains de mes petits trésors sans que tu sentes la moindre différence entre une caresse et une coupure ? Laisse-toi faire, tu n’en seras que plus belle et crois-moi, je n’ai jamais fait souffrir personne.
La pluie battante a surgi pour m’accorder une seconde de répit. Chris est sortie sur sa terrasse et a rejeté ses longs cheveux roux en arrière en arrachant son foulard pour me lancer : « Elle est tiède, viens, ça te détendra un peu… »
– Douche-toi dehors si tu y tiens mais il faudra me trouver si tu veux jouer à l’esthéticienne…
J’avais juste envie de la faire courir un peu, avant de reprendre notre dialogue érotique. Besoin d’évacuer un brin la pression de la nouveauté, de cette amie pressante, stressante mais si divinement femelle dans ses allures, sa notion si délicate des plaisirs que seule une femme peut recevoir ou donner.
Au grincement des bois de la terrasse, j’ai su que Chris n’allait pas tarder à rentrer. Je suis sortie de la chambre en riant et en la sommant de me poursuivre. J’ai couru un peu au hasard, évité la cuisine où aucun placard ne m’aurait permis de me blottir. Après un moment, comme je ne l’entendais plus, je me suis déplacée à pas feutrés dans le noir quasi complet puis j’ai trouvé une poignée de porte. J’ai ouvert, pensant me dissimuler dans l’une des pièces qui avaient échappé au tour du propriétaire que Chris m’avait fait faire en rentrant de la plage toute proche.
Tandis que je cherchais l’interrupteur, une porte s’est ouverte sur ma gauche. A l’odeur, j’ai reconnu la salle d’eaux. J’avais donc transgressé la règle suprême : j’avais envahi le bureau de Chris.
Quand elle a allumé un rhéostat, j’ai cru que nous étions trois dont un monstre fabuleux dans la pièce. Mais ce n’était qu’un tableau. Une reproduction grandeur nature d’un homme comme celui de Léonard de Vinci, à deux paires de jambes et deux paires de bras. Dans la lumière tamisée, je n’ai pas pu distinguer au juste la technique mais l’effet de relief était saisissant. Je me suis ressaisie et j’allais m’excuser auprès de mon hôtesse pour ma bêtise de gamine effrontée quand elle m’a fait signe de la tête avec une moue que je ne lui connaissais pas. Je me suis retournée et ai cru me voir dans un immense miroir. Mais c’était la réplique exacte de mon corps à moi, dans la position de base de la moitié la plus naturelle du « vitruvien » .
– Une femme superbe mais incomplète, ne trouves-tu pas, ma chérie ?
J’en avais assez de cette partie de cache-cache qui tournait en quelques mots prononcés plus cyniquement qu’il ne m’était supportable dans ce musée de l’étrange.
L’enveloppe résolument vide qui semblait me fixer de ses yeux artificiels vert clair comme les miens s’illuminait à présent par l’artifice compliqué d’un éclairage dissimulé habilement. C’est alors que je me suis rendu compte de l’exacte et morbide nature de cette œuvre que j’avais prise comme l’autre pour un moulage magnifique, une résine parfaite dans sa texture et son rendu.
Il m’a fallu un très court instant pour réaliser que j’étais la victime toute désignée pour compléter cet immonde tableau. Le couple originel selon Léonard et Christine.
Dieu sait quels ignobles pièges elle avait dû tendre pour se procurer les trois corps et quelles abominations les malheureux avaient subi de la part de cette folle furieuse avant d’être réduits à l’état d’œuvre d’art.
Le temps de faire demi-tour pour exprimer à cette dingue mon dégoût et mon effroi, elle avait tranquillement ôté de sa chevelure flamboyante les deux scalpels qui la maintenaient prisonnière.
J’avais perdu.
M’enfuir serait inutile, et au vu de la jubilation de ma geôlière, quasiment impossible. Celle-ci avait dû suivre parfaitement les leçons de quelque maître- escrimeur car elle m’a toisée, brandissant ses armes, se repaissant de ma terreur.
Et entendre sa voix devenue cynique m’assurer que ça n’allait pas être bien long, si j’étais une petite fille bien sage ne m’a pas rassurée : je n’étais plus une petite fille bien sage depuis longtemps.
14:49
Écrit par JiP
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24.11.2005
Bienvenue à toi qui aimes les histoires...
Bonsoir
Vous trouverez dans ce blog:
-Un extrait de "l'Alphabet assassin", mon dernier livre paru.
C'est un recueil de 26 nouvelles mortelles.
Elles seront toutes mises en ligne l'une après l'autre, si possible chaque semaine.
-Une nouvelle inédite: "Le Centaure des Nuages"
Dans la colonne de droite, pour les amateurs d'histoires de chevaux...
N'hésitez pas à m'écrire [ Allez-y] vos avis et commentaires...
Vous pouvez aussi me commander les livres... en direct et dédicacés,
si l'on prend le temps de se connaître un peu préalablement!
Je surfe beaucoup sur Parano ID: 59551 secteur MED
Voilà. Merci de votre visite et bonne lecture à tout le monde.
02:36
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